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Titiou Lecoq
Une vidéo de lancement, un test en ligne, une version pdf, une chasse au trésor cliquable : l'Encyclopédie de la web-culture est (presque) en phase avec son sujet. Rencontre avec Titiou Lecoq, co-auteure de l'ouvrage avec Diane Lisarelli, autour de la web-culture, un sujet qui ne connaît pas de limites, et surtout pas celles qu'on voudrait lui imposer.
NABBU : Avant de co-signer cette Encyclopédie de la webculture, vous animiez girlsandgeeks.com, un blog qui parle de « sexe, de chatons et d'Internet ». D'où vous est venue cette idée ?
Titiou Lecoq : C'est drôle, car c'est Diane Lisarelli, avec qui j'ai co-écrit cette Encyclopédie, qui m'a dit la première d'ouvrir un blog. Elle a insisté pendant un an, mais j'ai tenu bon : avoir un blog, je trouvais ça honteux, socialement. Moi, je postais des textes sur Myspace, ça me paraissait plus acceptable. Et puis, à force de lire de mauvais blogs, je me suis lancée pour essayer de relever le niveau. Je venais de quitter mon mec... pour commencer, c'était un très bon sujet. Je me suis rapidement remise de la rupture, mais pas du blog : il est resté, mais je suis partie sur des sujets plus « web », à parler de ce qui se passait sur Internet. Aujourd'hui, c'est assez banal, mais à l'époque, ce travail de « curation » se faisait encore très peu. Cette tendance a pris un énorme virage ces dernières années.
Votre expertise fait-elle de vous des geekettes ?
Je n'aime pas employer ce terme à mon sujet. Nous avons essayé de dresser une typologie, entre les geeks, les nerds, etc., et nous en avons conclu que nous étions des « imposteurs ». Le geek a des compétences techniques que je n'ai évidemment pas : il sait démonter un ordi et coder en HTML. Pas nous. Donc L'Encyclopédie se concentre plus sur l'aspect culturel d'Internet, voire intello. S'intéresser à Anonymous, 4Chan, c'était aussi évaluer les enjeux politiques cachés derrière tout ça. La comparaison entre Nadja d'André Breton et la forme du blog, c'est une idée que j'avais déjà développée sur girlsandgeeks.com, et que j'ai réutilisée pour l'Encyclopédie, en la réécrivant.
Votre ton, drôle et vivant, fait référence à des choses très codées. Ce livre s'adresse-t-il seulement aux initiés ?
Je crois que ce livre s'adresse à tous ceux que le sujet intéresse. Nous l'avons écrit de manière à ce que les néophytes puissent s'y retrouver autant que ceux qui connaissent déjà bien le sujet. C'est une sorte de best-of des dix dernières années d'Internet. Les choses s'empilent tellement vite sur le web... les coucher sur papier, c'était également une manière de les sauver de l'oubli. Et puis rien ne nous empêche d'enrichir les prochaines éditions. D'ailleurs, Steve Jobs a déjà eu la mauvaise idée de mourir au moment où le livre partait à l'impression. Pour nous, il est retraité.
Avec une centaine d'entrées pour un sujet potentiellement infini, impossible d'être exhaustif. Sur quels critères avez-vous choisi vos thématiques ?
C'est assez subjectif en effet, mais le choix est allé assez vite, parce que certaines choses s'imposaient d'elles-mêmes : Hitler, LOL, smiley, tout ce qui relevait de purs phénomènes de web-culture. Après, on voulait aussi parler des enjeux politiques d'Internet, d'où les entrées Wikileaks, Anonymous, Zones de non-droit, etc. Notre éditrice nous a aussi poussé à faire certains classiques, comme Facebook et Apple. Mais le principe était quand même de se faire plaisir... C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons inséré des doubles pages d'infographie : pour que les chiffres parlent à notre place sur les sujets barbants.
Le livre existe aussi dans sa version numérique...
Oui, je crois... mais je ne l'ai pas vu. C'était un sujet délicat. Pour la version papier, nous voulions faire un beau livre pas cher. Sauf que les tirages en quadri ont un coût, et pour l'amortir, nous avons dû rogner sur les droits d'auteur. Or, on nous a proposé les mêmes pourcentages sur la version numérique. C'était vexant, et c'est vrai qu'à partir de là nous nous en sommes un peu désintéressées. C'est triste, mais en France, nous sommes en train de tuer un marché qui n'est même pas encore né.
Pour la version numérique de l’Encyclopédie, je ne sais même pas si les noms des sites dont on parle sont cliquables… J'avais déjà rencontré des difficultés lors de la parution de mon roman, Les Morues. Chaque chapitre finissait par une playlist. En l'écrivant, j'ai pensé à la version numérique et à l'opportunité de lancer l'écoute au début de chaque chapitre. Mais en raison des droits d'auteur, ça n'a pas été possible. L'édition numérique n'est finalement que le scan de la version papier... Ce qui n’empêche pas l’éditeur, Au diable vauvert, d’avoir une bonne politique sur le prix du numérique. Ils refusent de s'aligner sur l'habituel 20% de moins que le prix papier. A sa sortie le roman a bénéficie d'un prix exceptionnel, genre 5 euros en numérique… C'était très important pour moi.
La web-culture est-elle une culture qualitative ou se contente-t-elle de multiplier les LOL, les chats mignons et les vidéos-gag ?
Qualitative, sans aucun doute ! Après, bien sûr, c'est aussi selon les points de vue. Prenez les skyblogs : c'est passionnant d'un point de vue anthropologique. Il en existe des tonnes, et le niveau général est très très mauvais. Et puis, http://miam-les-fruits.skyrock.com/ est arrivé. C'est un type qui parle de sa passion pour les jus de fruit en parodiant le ton des autres skyblogs : « aujourd'hui, je vous parle du jus d'orange »… C'est drôle, et tellement inutile que ça en sur en dit beaucoup sur les autres... Dans le même genre, Professeur Rollin avait fait un super site.
Internet est à la fois un cinéma, un musée, un cabinet de lecture... Menace-t-il la fréquentation physique de ces lieux ?
Je ne pense pas. On ne va pas y chercher la même chose. On ne regarde pas de la même manière un film téléchargé et un film au cinéma. Le medium est le message, c'est du McLuhan de base. Au contraire, je pense qu'Internet invite à multiplier les pratiques culturelles. Par contre, je pense que le côté mainstream d'Internet appauvrit la web-culture en elle-même. En se démocratisant, elle s'est bizarrement essoufflée... Les phénomènes dont on parle datent au plus tard de 2009. A partir de 2010, on a commencé à voir apparaître de moins en moins de choses drôles, pertinentes ou originales. J'espère que c'est une baisse de régime temporaire même si, aujourd'hui, le contenu est systématiquement phagocyté, par des sites comme TF1 et consorts. Cette culture s'est construite de manière totalement spontanée, anonyme, et sans bénéfices personnels directs. Mais c'était un espace de liberté incroyable. A partir du moment où ta grand-mère et ton cousin y traînent aussi, c'est forcément moins attractif.
Quels ont été les temps forts de cette période ?
Myspace et le web 2.0. C'était une révolution. Pour la première fois, les gens qui n'étaient pas « geek » pouvaient produire quelque chose. Et puis Facebook est arrivé. Son immense succès correspond d'ailleurs à la période d'épuisement des contenus, quand tout le monde a migré de Myspace vers Facebook. C'est aussi du web participatif, mais qui ne te pousse pas à créer quelque chose, seulement à partager un contenu marchand préexistant. Le système économique capitaliste de rentabilité appliqué au web a fait baisser la qualité des contenus.
Votre génération a grandi sans Internet. C'est aussi ce qui explique votre regard sur cette culture : un peu ironique et plein d'autodérision. Ce recul est-il possible pour la génération suivante, qui est née avec ça ?
C'est vrai que Diane et moi-même sommes de cette première génération. En plus de ça, nous avons toutes les deux fait des études classiques : c'est un « socle », et c'est ce qui fait toute la richesse d'Internet : la rencontre entre le sérieux des formations classiques et la frivolité du web. Quand on te met Britney Spears sur le radeau de la méduse, ça marche... Après, c'est vrai qu'il faut avoir les références. Mais la culture-web fait appel à un état d'esprit que tout le monde ne partage pas sur Internet, toutes générations confondues. C'est très élitiste, ça se voit dans la manière d'écrire et dans le choix des références, par exemple. Je pense que cette différence dans les usages et les registres va rester, parce que c'est plus une question d'éducation ou de classes sociales que de génération.
Propos recueillis par Salomé Kiner
• photos par Olivier Marty
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BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
les morues
Titiou Lecoq
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encyclopédie de la webculture
Titiou Lecoq - Diane Lisarelli
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