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Paul Harding


Une fois n’est pas coutume, le jury du Pulitzer du roman a consacré en 2010 un newcomer total et – c’est encore plus étonnant – un excellent roman à l’ambition formelle exacerbée. Rencontre avec un jeune auteur déjà grand. Et second volet de notre entretien en deux parties.


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Nabbu: Des parties de votre livre Les Foudroyés sont-elles autobiographiques ?

Paul Harding: En fait, une partie du récit vient des histoires que me racontait mon grand-père maternel sur son enfance dans le nord du Maine. Comme le père de Georges, son père était un vendeur ambulant, et il était aussi épileptique. Et comme Georges, mon grand-père réparait des horloges anciennes. Il était aussi très pudique, et il m’a laissé un récit plein de trous, donc plein d’espaces pour la fiction. Je suis parti des faits, et j’ai écrit la deuxième phrase. Puis la troisième. Et cætera. Pour autant, je ne considère absolument pas le livre comme un memoir [genre spécifiquement américain dont l’équivalent chez nous serait l’autofiction plutôt que l’autobiographie, NDLR]. Il n’y est absolument pas question de pacte de vérité, la fiction et les faits sont trop entremêlés.

La construction du livre est multiple et complexe :  on compte quatre parties différentes, dont deux récits en miroir, des extraits d’un précis imaginaire sur l’horlogerie du 18ème siècle et surtout ces moment de pur lyrisme que vous appelez « Borealis ». De quelle manière ces interludes mystérieux conversent-ils avec le récit ?
J’ai du mal à le comprendre moi-même. A chaque fois, je les ai écrits après coup, de manière presque automatique quelques jours après. Il faut les considérer comme la condensation du récit principal, des résidus de postcombustion. Ce sont des fragments impressionnistes, à peine descriptifs, très elliptiques, et une partie de leur sens m’échappe. Mais après les avoir greffés au texte principal, j’ai fini par les trouver indispensables. Ils ne jouent pas un rôle ornemental, mais essentiel. Curieusement, mon éditrice n’a jamais évoqué leur existence. Quant au Petit horloger raisonné du Révérend Kenner Davenport, ça a commencé comme une fantaisie langagière parce que j’avais envie de me confronter à l’écriture fleurie des Lumières anglo-saxonnes au 18ème siècle. Et ça a fini comme une contrepartie indispensable à la tonalité largement sombre et pathétique du reste du récit. Au fur et à mesure que je rédigeais les fragments, je me suis rendu compte de la manière dont ils conversaient avec le reste du livre : ils l’illuminent et lui servent souvent de métaphore. Bien sûr, Georges désespère de vivre dans un monde ordonné et rationnel, dont on pourrait réparer les pièces défectueuses. Mon propre grand-père était réparateur d’horloges, et c’est la raison première qui m’a poussé à évoquer le temps ordonné dans le roman. Mais quand on écrit un récit qui traite de la nature du temps, il est impossible de ne pas s’adonner à la métaphore… Le cliché est là, mais je pense avoir abordé la métaphore de manière suffisamment fraîche et sincère pour la rendre crédible.

Vous prétendiez plus tôt ne vouloir transmettre aucun message au lecteur : on ne peut s’empêcher de lire un semblant de morale dans le déchirement de Georges entre le temps ordonné des horloges et celui presque quantique de la nature…
Les Foudroyés est un roman humaniste et existentialiste à la manière de Beckett : il est à la fois très sombre, très ironique et très péremptoire dans ce qu’il souhaite transmettre de son expérience du réel. Ce que Georges essaie de faire en assemblant un souvenir cohérent de son père, c’est une manière très modeste et authentique de se réconcilier avec lui. Il n’y a pas d’autre message à lire que : « Mieux vaut dire oui que non ». Il n’y a pas de débat à déchiffrer entre l’optimisme et le nihilisme, le panthéisme et la raison : si ces idées survolent le récit, c’est seulement pour la tension existentielle qu’ils induisent. J’ai beau avoir étudié avec Marilynne Robinson, qui est très religieuse, je n’aime pas qu’un auteur m’impose sa cosmologie.

 

Le narrateur du récit principal est très doux et bienveillant avec le personnage du père, et ne juge jamais ses actes.  L’absence de pathos en devient presque surprenante.
Les récits sentimentaux finissent souvent par disparaître sous leurs bons sentiments. D’un autre côté, la vie a beau être courte, difficile et bestiale, ça ne fait pas une conclusion très intéressante du point de vue de l’art.  Bien sûr, l’Homme finit toujours pas trahir son frère et assassiner des innocents, mais j’ai envie de raconter d’autres vérités tout autant valables sur le monde dans lequel on vit.

 

Deux personnages « écrivent » dans le roman : Georges, qui échoue à enregistrer ses mémoires, et le père de Howard, qui écrit des prêches très étranges pour sa congrégation. En tant qu’auteur, est-ce que vous vous identifiez à eux ?
De manière très étroite. Mais le thème de l’écriture s’est insinué de manière inattendue et assez quelconque dans le récit. Quand j’ai imaginé Georges avec son dictaphone, j’ai d’abord pensé à la musique, et au fossé qui peut exister entre la magie éphémère d’une performance en concert et la platitude de son enregistrement. Georges est traversé d’émotions et de souvenirs tellement intenses qu’il se sent incapable de les coucher sur  bande. Et il ne supporte pas de se réécouter. Faire honneur à sa propre intégrité d’être humain, c’est infiniment difficile. Quant au prêtre méthodiste, je m’identifie à son désir fou et désespéré de mettre son expérience et sa foi en mots de manière sincère et directe, ne serait-ce que pour lui-même. Ce qui m’intéresse dans ces deux situations, c’est moins la tentative de l’écriture que celle d’exprimer la totalité de notre expérience. C’est le sujet principal d’Emerson. Et j’ose imaginer que c’est ce que je tente de faire dans les parties du texte que j’ai intitulées « Borealis ».

Vous évoquez à nouveau Emerson. Ça me rappelle le personnage de l’ermite qui est censé avoir connu Hawthorne : dans quelle mesure votre écriture est-elle essentiellement américaine, voire ancrée en Nouvelle-Angleterre ?
C’est d’abord circonstanciel, puisque j’ai passé toute ma vie en Nouvelle-Angleterre. J’habite toujours à 50 km de Boston. Les paysages de cette région m’influencent depuis ma petite enfance. Mes propres enfants jouent dans ses bois et ses rivières le week-end. Aux Etats-Unis, on a cette expression, « anxiety of influence » [« l’angoisse de l’influence », NDLR], qui nous enjoint, nous autres auteurs, à trouver notre propre voix au-delà de l’endroit où l’on est né et des auteurs que l’on a lus. Je dois dire que rien ne me fait plus plaisir que d’entendre des lecteurs me dire que Les foudroyés leur a rappelé Emerson, Hawthorne ou Melville, mais aussi Dickens et Wallace Stevens. La tradition littéraire de la Nouvelle-Angleterre me correspond parfaitement philosophiquement, parce qu’elle reste essentiellement ouverte. Elle nous rappelle sans cesse que si l’on doit tout faire pour dépasser son Moi, il faut chérir chaque jour de la vie d’en posséder un.

 

Propos recueillis par Olivier Lamm

 



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BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

Les foudroyés
Paul Harding